Pas de bio donc, je n’en voie pas l’intérêt pour ce que je suis, mais par contre essayer de dire  simplement ce qui me motive et m’intéresse dans la photographie sans en rajouter après coup, ça oui.

Je fais de la photo par défaut, j’aurais préféré être écrivain. Moins de matériel, plus de liberté. Moins d’encombrements techniques ou formels. Un écrivain, ça n’a pas un regard distancié sur les choses, ça écrit dans le terreau de soi et ce soi déborde toujours un peu dans ce qu’il écrit. De nos jours, un photographe se doit le plus souvent de questionner, interroger, mettre en perspective, « mettre son grain » sociologique ou politique, le plus souvent sans avoir les compétences pour une analyse profonde et avec une rigueur toute conceptuelle. Cette approche cérébrale accentue le pouvoir de distanciation propre au procédé photographique.  L’écrivain lui, a bien moins d’obligations sur le plan formel, il peut mixer et malaxer tout ce qu’il veut dans un même récit sans se soucier d’appartenance à un courant, une tendance. Mais comme le disait Walker Evans (1) : « j’ai essayé d’écrire mais je me sentais bloqué en grande partie pour des critères trop élevés. Il faut beaucoup d’audace pour écrire. J’avais beaucoup lu et je savais ce que c’était qu’écrire ». La photographie, malgré tous ces encombrements, de la prise de vue à la présentation, reste plus facile.

J’essaie donc de faire de la photo en écrivain, c’est-à-dire sans souci de classicisme ou de modernité, en mélangeant ces formes si nécessaire, sans essayer de m’identifier à un genre photographique ni de faire une thèse sociale, sans me « cacher derrière l’appareil », en mélangeant réel extérieur et ressenti intérieur et en essayant de faire quelque chose qui tienne de cet improbable assemblage. 

Dans son petit livre formidable (2), Jean-Christophe Béchet dit : «  Selon moi, mes photos sont réussies quand, une fois mises bout à bout dans une série ou un projet, elles instaurent une atmosphère visuelle et portent un point de vue singulier sur le monde contemporain  ». La photo pour la photo m’intéresse moins que l’histoire que racontent des photos entre elles, cette petite musique que nous pouvons leur faire jouer « entre les lignes » est pour moi toute aussi essentielle que leur présence individuelle. Certaines de mes photos s’apparentent plus à des signes de ponctuation, de liaison que d’autres. Je ne les aurai pas retenues seules ou dans un autre contexte.

Si je dénigre un peu la photo, j’en apprécie énormément certains aspects, notamment qu’à la différence de la peinture que j’aime comme regardeur et de la littérature, la page blanche du photographe soit déjà remplie d’objets et de signes qui lui sont étrangers. Citons Saul Leiter qui était un très grand photographe et aussi peintre : «  Peindre, c’est fabriquer des choses, photographier, c’est trouver des choses  »Le photographe doit alors faire son tri dans ce fatras de plus en plus tapageur et l’épurer jusqu’à ce qu’une autre réalité se lève, une réalité silencieuse qui en dit parfois plus sur notre présence au monde. J’aime ce silence que la photo impose, un silence en suspens et si particulier dont Baudrillard disait qu’ « il est une des qualités les plus précieuses de la photo qu’elle arrache au contexte encombrant et bruyant du monde réel pour mieux le restituer  ». Et ce silence à besoin d’une simplicité formelle pour se lever.
J’aime aussi dans la photo le feedback (ou rétroaction) qu’elle produit. Le photographe prend une photo avec son petit matériel intérieur et beaucoup de hasard. La photo lui révèle plus que ce qu’il cherche et le regardeur se l’approprie et à son tour y apporte sa part, révélant ainsi toute la complexité du réel et du regard.

Si mes photos proviennent du réel, elles sont aussi des formes de contes pour adultes qui parlent de notre présence au monde. Et les contes sont parfois étranges et un peu cruels. J’aime aussi l’idée de dérive instinctive mais structurée à la manière d’un Robert Frank. Dérive sur le fond et la forme. Toute personne qui se sert de l’art pour s’exprimer doit avoir en soi quelque chose d’un peu obscur, un peu bancal, un peu obsessif et très souvent dérisoire qui le dépasse et l’étonne lorsqu’il le retrouve au fil de ses créations.

Le numérique a définitivement achevé l’illusion de la vérité en photo. Alors que la technologie sature désormais le processus photographique, on est très loin du bouleversement provoqué par l’apparition d’un réel attesté technologiquement. La boucle est ainsi bouclée et le doute engendré par les possibilités infinies au développement est désormais la norme. Si on y associe la banalisation par la saturation du flux égotique du mur d’images, la photographie devient peu à peu un objet désamorcé. Quant au mystère et à la magie de l’argentique, le numérique l’a évacué. De la prise de vue (nombre de prises limitées, résultat incertain et non immédiat) au développement (apparition de la photo, eau, papier, expérimentation manuelle…), magie et sensualité étaient toujours en embuscade. Cette part de magie n’existe plus. Une de plus qui nous tombe des mains et en nous, certifications algorithmiques et  déraison de la raison font loi. Servitude rassurante par temps d’angles nets et d’armures. Il fut un temps ou trouvailles technologiques et quête créative allaient de pair. Aujourd’hui les fils de la magie se perdent car l’écart est trop grand et il y a trop de paramètres qui nous échappent, qui prennent toute la place. Nous sommes seuls désormais avec notre dedans pour essayer de sauver ce qui peut l’être, l’appareillage n’étant plus qu’un vulgaire ustensile trop parfait. Il faut avoir conscience de ces pertes pour parvenir par d’autres voies plus intérieures à retrouver un peu de cet étrange plaisir poétique ? Et se tenir dans les tangentes pour approfondir son regard et proposer humblement sa part de visible.

Pour finir, je ne me considère pas vraiment comme un photographe car j’estime ne pas mériter ce titre. Aujourd’hui, il suffit de faire quelques photos pour le devenir. C’est pour moi une forme de « démocratisation par le bas » plus proche d’un libéralisme effréné de la pensée dont j’essaie de me préserver. Je laisse donc ces titres à celles et ceux qui le méritent vraiment par une constance et un travail profond et qui en espèrent légitimement un retour. Je suis trop dilettante pour cela et je n’attends rien de mon travail si ce n’est de le partager et de savoir s’il a un quelconque intérêt, ce sur quoi je doute souvent. Ce sont deux démarches différentes et il y a du gain et de la perte en toute chose. L’essentiel est d’avancer dans ses contradictions et ses résistances et dans le cas de la photo, essayer de faire autre chose que de simples images.   

(1) – Le Secret de la photographie – Entretien avec Walker Evans par Leslie Katz – Éditions du Centre Pompidou – 2017.

(2) – Petite Philosophie pratique de la prise de vue photographique – Jean-Christophe
Béchet / Pauline Kasprzak – Creaphis Editions – 2014.